"- Pascal
Vernier : Philippe B. Tristan, de retour à la maison
?
-Oui
-Après quelques dates automnales en Tchéquie
- Oui, en République tchèque
- En République tchèque. Il faut toujours bien recaler le terme.
Cette tournée s’est passée comment ?
- Ca s’est passé rapidement. Bien. On est parti 9 jours. J’ai
commencé par faire une conférence sur la chanson française…
- Ou là !
- Après la conférence, quelques répétitions où on a pu
travailler. Car notre problème c’est de pouvoir être ensemble car
il y a une partie de l’équipe qui est en République tchèque et
une partie qui est en France.
- La magie des retrouvailles ?
- Oui c’est ça
- Et en même temps c’est aussi la preuve que ce n’est pas forcément
nécessaire de devoir être un groupe avec des liens au quotidien pour
exister vraiment.
- C’est sûr que, d’un côté, si on était tous ici, on pourrait
avoir un travail plus suivi, mais peut-être que d’un autre côté
on n’aurait moins de surprises et moins de richesse.
Chaque chanson franco-tchèque vient
de la rencontre avec Ludmila. Ludmila travaille avec ses élèves sur
des partitions de chansons folkloriques tchèques ou slovaques qui ont
été retranscrites par des compositeurs du début XXème. Et moi
j’ai eu l’occasion, en assistant à ses cours, de découvrir ce répertoire.
Cet apport là est donc irremplaçable ! Et je ne parle pas de Karel
Juran qui est un magnifique musicien !
- Ce n’est pas juste un travail de retranscription de la
partition d’origine, c’est aussi un travail de réadaptation, de réappropriation
de l’œuvre de base donc d’un morceau au départ à connotation
folklorique, qui peut-être apprécié, redessiné, retravaillé en
fonction aussi de l’apport de chaque musicien.
- C’est cela. Au départ j’impose à la chanson folklorique une
interprétation personnelle et actuelle. Je n’ai pas envie de faire
du folklore, ce n’est pas ma voie. Et bien sûr, lorsque la chanson
a pris sa nouvelle direction, à trouvé son idée directrice, les
musiciens y apportent leur sensibilité, leurs savoir-faire
respectifs.
- Est-ce que c’est une direction qui va être fixée pour
l’avenir d’aller piocher dans ce répertoire traditionnel ou
est-ce que c’est uniquement l’opportunité de cette chanson,
"Dobru Noc" ?
- En fait il y a plusieurs chansons de ce style dans le répertoire.
Certes la première a été "Dobru Noc" mais il y en a
maintenant pas mal d’autres.
- Alors évidemment, chez Philippe B. Tristan, le passage à la
chanson n’est pas venu comme ça, c’est aussi le fruit d’un tas
d’aventures : la photo, le film, le voyage…
- Evidemment ! J’ai développé, à quarante ans, un répertoire
influencé par le reggae, la bossa, la mornas du cap vert. J’ai
toujours tenu à ce que les influences soient mélangées. Et lorsque
Ludmila, qui est musicologue en République tchèque, m’a fait découvrir ces chansons
de Moravie ou de Slovaquie, ça a été un déclic ! Personne, en
France, n’avait touché à ce répertoire et personne ne l’avait mélangé
à la chanson française actuelle !
- On retrouve à chaque fois cette notion d’échange, mais un échange
à condition qu’il aille dans les deux sens. Il y a toujours cette
notion, deux poids deux mesures, je prends les choses, je les restitue
avec au passage l’idée de renvoyer à un double sens pour
l’auditeur.
- Tu as raison, je n’aime pas les points de vue uniques. Je n’aime
pas le pouvoir unique, je n’aime pas le Dieu unique, je n’aime pas
les choses qui ont un seul bord parce que c’est ennuyant, - donc je
travaille toujours avec deux bords. Mes chansons ont toujours deux
sens, ou plutôt un sens qui travaille avec deux éléments. Et je
trouve que c’est comme ça qu’on arrive à avoir du volume. Sinon
c’est plat.
- Et ce double sens comment il est perçu par l’auditeur ? En
France et en République tchèque est-ce que le public comprend ces
double sens ?
- Je ne sais pas comment le public français perçoit ça. On a
l’habitude de présenter la chanson comme un divertissement. Moi je
ne suis pas contre. Mais je considère qu’un artiste a une
responsabilité. Un artiste doit faire bouger les choses.
Quant au public tchèque, je suis sûr, même s’il ne comprend pas
le contenu des chansons en français, qu’il apprécie le fait que je
me sois intéressé à leur culture, que je l’aie mélangée à la
mienne et que je vienne leur représenter, et que je présente ça
aussi en France.
Dans un entretien que nous avons réalisé après un concert en République
tchèque, une jeune femme disait : « Les échanges culturels en
Europe ne seront pas faits par des états, ils seront faits par des
personnes » Eh bien voilà, je suis une de ces personnes.
- Cinq dates en République Tchèque, c’est beaucoup et c’est
peu à la fois, comment en fonction des lieux, en fonction du public,
tout cela a été ressenti, y compris par le groupe, y compris par le
public ?
- Il y a eu un peu le public de fin de semaine et le public de début
de semaine ! (rires) On a commencé par un samedi soir, donc le public
était là, en plus c’était à Tabor, la ville de Ludmila et Karel
- En terrain conquis donc
- Oui. Mais je pense que la plus belle date qu’on ait faite c’est
à Ceske Budejovice. Il y avait pas mal d’élèves de Ludmila et
c’est l’alliance française de cette ville qui a en gros déclenché
cette tournée. Il y a eu une bonne pub et donc il y a eu du monde. En
plus c’est arrivé au moment où le groupe était le plus… à la
fois prêt et en forme. Du coup on a fait un très beau concert, qui a
été très bien accueilli.
- Alors justement, par rapport au fait que le public ne soit pas
adapté à la langue française…
- Je pense que ça n’a pas été un problème. Ludmila présentait
en tchèque le contenu des chansons. Le public tchèque est un public
attentif et il a senti que quelque chose d’important se disait dans
les chansons.
En outre, la langue française c’est une langue exotique pour eux !
Autant que pour nous l’Espagnol, l’Espagnol ça nous fait…
- Ca nous fait rêver ?
- Ou ça nous donne des frissons… érotiques ! Eh bien je pense que
pour les tchèques, le Français, ça leur donne aussi des frissons !
La langue française c’est pour eux une langue exotique…
sensuelle dirons-nous !
- Ca sous-entend que PB. TRISTAN s’en va retourner jouer là-bas
bientôt ?
- Oui, nous sommes toujours prêts à aller jouer là-bas, mais ce
n’est pas si simple. Pour les tchèques c’est plus difficile
d’organiser la venue de musiciens français parce qu’on est cher
pour eux. Là on a travaillé au tarif tchèque mais ce n’est pas
suffisant. Heureusement qu’on a eu une aide du Conseil Régional de
Franche-comté, et une autre aide suite à l’obtention du label de
l’année européenne du dialogue culturel. Cette subvention nous a
permis de louer le camion par exemple et d’organiser un concert en
France avec un groupe tchèque invité. Je pense que cette aide là,
pour moi, elle était méritée ! Depuis le temps que je tends ces
ponts !…
- Tout à l’heure tu disais : « je suis arrivé à l’écriture
sur le tard, à la composition »
- A la composition de chansons
- Tu as dis avoir fait des reprises, comment tu es allé dans un
univers typique Philippe B. Tristan ?
- C’est la vie qui a décidé ! La vie a ses surprises. J’ai peut-être
aussi fait en sorte que ma vie soit ouverte aux surprises. Moi la
chanson… je ne me voyais pas sur une scène, ce n’était pas trop
mon truc, je préférais rester dans l’ombre… En revanche, dans
l’écriture je suis chez moi ! C’était plutôt la musique
l’obstacle. Mais le fait d’avoir interprété pendant des années
des chansons françaises… j’ai joué, je ne sais pas, peut-être
300 chansons ! Interprétées en public ! C’est comme ça que j’ai
appris. Des harmonies, des suites d’harmonies. Ca a été mon école
sans que je le sache. La chanson m’a pris par surprise en fait !
(rires)
- Alors, Philippe, l’actualité, c’est aussi un CD, « Drako ».
Pourquoi ce titre ?
- J’ai choisi « Drako » comme titre de l’album parce que je
trouvais que la chanson, « le Singe Drako » résumait beaucoup
d’aspects de ce que je suis et fais. C’est une chanson elle-aussi
avec deux bords. D’un côté il y a l’histoire d’un singe qui
s’échappe du zoo de la Citadelle (histoire vraie), de l’autre il
y a une métaphore de la vie d’artiste…
- Sur ce disque on retrouve les mêmes musiciens qui sont sur scène
avec toi, alors, pendant la période d’enregistrement, est-ce
qu’on retrouve l’esprit live, ou, au contraire, les morceaux ont
été très travaillés pour le studio ?
- Le Singe Drako a été enregistré ensemble, en même temps, les
autres morceaux ont été réalisés avec un home studio, pistes par
pistes. Il y a un élément que je trouve intéressant dans le fait de
travailler avec un studio portable. Dans « La fille du poète »,
Karel joue de l’accordéon. Il avait commencé par un son d’accordéon
sur son clavier. Mais on avait un son synthétique. Je lui ai dit «
ce serait bien d’avoir un vrai accordéon » Et il me répond « mon
père en a un, je peux en jouer » Alors je lui ai dit « d’accord,
on peut y aller ?» Je suis donc allé chez ses parents, en République
tchèque, avec le studio, le micro. On a enregistré Karel jouant avec
l’accordéon de son père dans la maison familiale !
L’idée de déplacer le studio, dans ma configuration hybride,
franco tchèque, ça peut être aussi une façon de travailler ! Ce
n’est plus les gens qui viennent vers le studio, c’est le studio
qui se déplace. On peut aller loin comme ça ! Le studio peut devenir
l'appareil photo du reporter !
- Parmi ces cinq titres il y a des titres en Français, un autre
franco-tchèque, donc toujours ce fameux désir de mélanges et
surtout, d’échanges
- Oui, « Dobru Noc » est le premier morceau où il y a eu le mélange
de Tchèque et de Français. Donc il était temps qu’il sorte sur un
CD ! Les autres viendront par la suite, sur un prochain album.
J’envisage de le réaliser l’année prochaine, si les moyens nous
le permettent. Et les autres morceaux de l’album on les a choisi
pour leur style un peu swing français. Quelque chose de léger, qui
donne envie de sourire aux gens
- Ce qui implique d’accepter des voix complémentaires, je pense
à celle de Ludmila. Donc ça veut dire que Philippe, ce n’est plus
le seul centre d’intérêt…
- Ce n’est pas du tout un problème ! Je suis très content que
Ludmila puisse prendre une place, et, en plus, le contraste des deux
voix est très fort ! Ludmila a une voix travaillée dans la culture
classique et moi j’ai une voix parlée… Ce mélange est superbe,
c’est donc bien tant mieux !
D'ailleurs
nous sommes en train de travailler sur un morceau qui mélangera le
Français et l'Arabe. Donc le Tchèque c'était aussi un début
d'ouverture linguistique !
- Encore un échange complémentaire
- Voilà !
- L’équipe technique de « Drako » ?
- Dans l’album il y a eu un travail fait par Titi (Thierry Lorée),
qui joue de la basse dans le groupe, fait les deuxièmes voix, se met
aussi de temps en temps aux percussions… c’est lui qui a mixé
l’album et à pris part à la composition et aux arrangements du «
Photographe ne l’appelle plus ». Philippe Avocat a fait le
mastering de l’album et c’est lui aussi qui a enregistré et mixé
« Le Singe Drako » Donc il y a eu plusieurs mains qui ont travaillé
sur l’album. Depuis la fin de l’enregistrement de « Drako »,
nous avons intégré un nouveau batteur, Guigui Bwanga.
- Encore une équipe qui vient d’origines diverses, certains
viennent du rock, d’autres de la musique Africaine...
- C’est vrai aussi que dans les spécialités des musiciens on
trouve des univers très différents. Guigui a travaillé avec les musiciens qui
ont accompagné Jane Birkin dans « Arabesques » Djamel Benyelles et
Aziz Boularoug, dans un groupe de world music qui s’appelait Djam
& fam, il a aussi participé au groupe « Nawari » un groupe de
Reggae. Thierry Lorée faisait partie d’un groupe de rock festif, «
Electrogènes » et « Neophalium », un groupe de chanson rock dans le
style Raoul Petite ; Alexis joue dans des formations jazz sur Lyon et
Karel participe à plusieurs groupes tchèques qui vont du folk Rock au
progressive jazz. Et avec Ludmila qui baigne dans la musique classique
on a vraiment un ensemble très éclectique… et complémentaire ! Je
le répète, le métissage, l’échange des cultures, si je dois
avoir une religion, ce sera la mienne !"
Entretien réalisé et filmé le 7 novembre 2008